québec

Intégré

7h du matin

Une toune des cowboys fringants m'arrache des bras de Bianca Gervais. Je m'assois sur le rebord de mon lit et arrête mon iPhone. En regardant la date affichée sur l'écran à cristaux liquides, je ne peux retenir un sourire de satisfaction : Cela fait exactement un an que j'ai quitté mon appartement du XIème arrondissement de Paris pour m'installer à Montréal.

Comme chaque matin, j'ouvre le dictionnaire des expressions québécoises qui trône sur ma table de chevet à une page au hasard. Les yeux fermés je pointe celle que j'essaierai d'utiliser le plus souvent possible au cours de la journée. Aujourd'hui, c'est "la tête à Papineau". Je me lève et me dirige vers la salle de bain en traînant péniblement les pieds. J'ai vraiment la plotte à terre. Hier soir, comme chaque jour de la semaine, j'ai regardé 110% jusqu'à 22h en m'enfilant un bon demi-litre de Caribou. J'aurais pu me coucher immédiatement après, mais je suis tombé par hasard sur une chaîne du câble qui diffusait une émission de télé-réalité vraiment captivante. Je crois que ça s'appelait "La petite vie".

La demi-heure que je passe sous la douche en chantant des tounes de Céline Dion me reconnecte heureusement au monde réel. Ma toilette terminée, je retourne dans ma chambre et m'habille tranquillement en regardant "Salut Bonjour". Depuis que j'ai appris par la publicité que la plupart de ses fournisseurs sont Québécois, j'achète tous mes vêtements chez Walmart. C'est le moindre des services que je puisse rendre à ma terre d'accueil.

8h11
Je mets mon Kanuk, prends ma pelle et sors de chez moi pour affronter l'une des plus terribles tempêtes de l'hiver. Après avoir passé vingt minutes à déneiger ma Civic en pestant, je jette triomphalement la pelle dans le coffre et prends le volant pour me rendre à mon bureau qui se situe 300 mètres plus loin. Un coup d'oeil à ma montre me permet de constater que je suis un peu en avance. Je décide donc d'aller prendre mon café au Tim Hortons qui se trouve au coin de la rue.

Lorsque je pousse la porte, la serveuse du comptoir le plus proche me reconnaît immédiatement :
- Salut, Marc-André, qu'est-ce que tu prends aujourd'hui ? me demande-t-elle avec un sourire (j'ai changé mon nom "Stéphane Martin" en "Marc-André Tremblay" il y a trois mois afin de m'insérer encore mieux dans ma nouvelle patrie).
- Comme d'habitude, une tasse de votre excellent café et un Boston au chocolat, réponds-je en faisant bien attention à prononcer "boston" et non "bostonne".

Après avoir laissé deux dollars de tip à la serveuse, je m'installe à une table près de la vitrine. Quelqu'un a laissé sur une chaise un Journal de Montréal daté d'aujourd'hui. Je l'ouvre en me délectant d'avance. Lors de mon arrivée dans la Belle Province, j'ai immédiatement été séduit par ce quotidien que je trouve encore mieux écrit que le Parisien et France Soir réunis. Il est le seul à aborder les sujets qui concernent réellement les gens, comme la Menace Pédophile ou les déboires du Canadien. Vraiment pas le genre à se perdre dans des débats intello-gauchistes sur les vraies origines de la crise ou des problèmes environnementaux.

La rubrique que je préfère est la chronique du visionnaire Richard Martineau, qui est capable de dégager un phénomène de société du moindre fait divers. Le seul qui puisse l'égaler est Stéphane Laporte quand il s'en prend aux hosties de Français arrogants. Attitude que je comprends d'ailleurs parfaitement car nous sommes bien peu à mériter de nous faire aimer par les Québécois.

8h28
Mon déjeûner englouti, j'arrive au bureau et m'installe dans un cubicle de la compagnie où je travaille à mi-temps comme télémarketer. Mon rôle consiste à vendre par téléphone des abonnements pour le journal La Presse en faisant croire aux prospects que je suis tombé sur eux par erreur en appelant un Monsieur Smith. J'ai décroché cette job à peine trois mois après être arrivé dans la Belle Province. Ça prend pas la tête à Papineau pour y voir une preuve que l'on peut trouver un emploi intéressant au Québec même si on est fraîchement immigré.

Contrairement à de nombreux Français qui se plaignent qu'on ne leur apporte pas immédiatement la job de leurs rêves sur un plateau d'argent, je me donne à mon métier avec passion. Chaque appel est un nouveau défi dans lequel il faut s'adapter à son interlocuteur. La moindre erreur ou hésitation peut avoir des conséquences dramatiques. C'est bien plus riche que l'emploi de chirurgien aux urgences que j'occupais en France. Le seul inconvénient est que mon salaire a été divisé par quatre, mais la vie est tellement moins chère ici...

10h
C'est la pause. Je quitte mon poste de travail pour m'offrir un petit café. À côté de la machine, quelques personnes discutent de l'hypocrisie avec laquelle les Européens condamnent la chasse aux phoques. Je me joins immédiatement à la conversation pour expliquer combien je me sens proche des préoccupations des chasseurs. Je suis pas la tête à Papineau, mais tuer un phoque à coup de gourdin, c'est un peu comme vendre un abonnement de 24 mois à La Presse à un BS. Ça peut paraître cruel mais c'est bon pour l'économie. Il semble malheureusement que j'arrive à la fin de la conversation puisque le groupe se disperse à mon arrivée. C'est curieux, mais depuis que j'ai affirmé que les préjugés sur l'hygiène des Français étaient en bonne partie justifiés, j'ai l'impression que plusieurs de mes collègues m'évitent.

12h
C'est l'heure du dîner. J'ouvre ma boîte à lunch et sors ma can de racinette et la poutine aux cretons que je me suis préparée hier. Les deux collègues québécois à côté desquels je m'assois après l'avoir réchauffée font une mine étrange. Ils ne doivent pas avoir l'habitude que des Français s'adaptent aux Québécois jusqu'à suivre leurs habitudes alimentaires. Je m'ennuie un peu pendant le repas. Bien que mes collègues soient francophones, ils parlent systématiquement en anglais quand je suis là. Ils devraient pourtant savoir que j'ai du mal à comprendre. De toute façon, il est hors de question que j'apprenne la langue de l'envahisseur. Ce serait un manque de respect pour ma culture d'accueil.

12h54
Alors que je m'apprête à rejoindre mon cubicle, j'ai le malheur de croiser un "compatriote" qui vient tout juste de débarquer à Montréal. À chaque fois que je le croise, il trouve le moyen de se plaindre de quelque chose. La semaine dernière, c'était parce qu'il avait cassé son essieux dans un nid de poule du centre-ville. Aujourd'hui, il s'insurge d'avoir passé son week-end à attendre aux urgences pour qu'on lui soigne son bras cassé. Je n'en reviens pas que l'on puisse se montrer aussi râleur, ingrat et intolérant. Quand on s'installe dans un pays, la moindre des choses est de s'adapter aux coutumes locales !

1h-2h de l'après-midi
Je ne travaille qu'une heure après la pause dîner. Cet emploi du temps ne m'arrange pas vraiment mais je n'ai pas voulu le dire à mon patron de peur de passer pour un chialeux. L'après-midi se déroule sans incident notable, à part un prospect énervé qu'on l'ait appelé pour la septième fois en une heure et qui, sous le coup de la colère, m'a traité de "d'hostie de maudit français à marde". Je ne me formalise pas de ce sobriquet. Je sais que c'est une manière un peu maladroite qu'ont certains Québécois de nous témoigner leur affection.

2h57
J'arrive à mon rendez-vous chez mon orthophoniste. J'ai commencé à suivre des séances il y a deux mois après avoir réalisé que je ne parlais pas du tout le français correctement. Au-delà des anglicismes typiques de mon pays natal que je m'efforce chaque jour de bannir de mon vocabulaire, j'ai remarqué que je disais par exemple "maudit" au lieu de "maudzit", "vert" au lieu de "vaert" et "beurre" au lieu de "bâââeu". Ça prenait pas la tête à Papineau pour décider qu'il fallait d'urgence redresser la barre. Je m'y emploie en travaillant deux heures par jour ma prononciation avec un spécialiste et en écoutant régulièrement sur mon iPhone les podcasts de Radio Canada et de Sylvain Grand’Maison afin de travailler mon oreille.

5h14
En sortant de chez l'orthophoniste, J'appelle ma blonde québécoise pour lui demander si elle veut bien venir dormir chez moi ce soir. Elle me répond que ce n'est pas possible car elle doit s'entraîner au gym jusqu'à 22h et qu'elle sera trop fatiguée après. Ça risque aussi d'être dur demain car elle a une réunion avec ses amies féministes, mais elle promet d'essayer de me garder un créneau pour dans trois jours. J'adore le caractère indépendant de cette fille. Quand j'ai commencé à sortir avec elle il y a quelques mois, je venais juste de rompre avec ma compagne française après dix ans de relation. Ça avait été une décision difficile, mais je ne pouvais plus vivre avec cette femme qui n'avait pas su s'adapter au Québec aussi rapidement et aussi facilement que moi, au point qu'elle n'arrivait même pas à rire des gags d'Éric Salvail.

Avec Geneviève, je découvre vraiment un autre monde. C'est grâce à elle que j'ai compris que mon refus de mettre un "E" majuscule à la fin des noms de professions pour signifier qu'elles pouvaient être exercées par une femme témoignait chez moi d'un machisme refoulé. C'est aussi elle qui m'a convaincu que regarder des films pornos était aussi ignoble que de payer une prostituée et de disperser ses restes dans un terrain vague après l'avoir égorgée. J'espère vraiment que j'arriverai à la voir cette semaine.

6h09
Je rejoins mes cheums du Parti Québécois au restaurant La Belle Province où nous nous sommes donnés rendez-vous. Nous avons prévu de souper tous ensemble avant de nous rendre à la causerie organisée par notre mouvement sur le thème "Comment un État québécois souverain serait plus en mesure de juguler les effets dévastateurs du réchauffement climatique". Il m'a fallu du temps pour me faire accepter par ce groupe. Quand j'ai pris ma carte de membre, beaucoup de mes camarades ont trouvé suspect que je m'investisse dans la lutte pour l'indépendance seulement trois jours après être arrivé au Québec. Leur incrédulité a encore augmenté lorsque j'ai dit que je trouvais Pauline Marois très sympathique et proche du peuple. Aujourd'hui, ils ont heureusement compris que mes paroles étaient sincères, et ils ne s'étonnent même plus de ma tendance à parler des Québécois à la première personne du pluriel et des Français à la troisième. Avec un peu de patience, je suis sûr qu'ils m'inviteront même au party qu'ils organisent entre eux et qu'ils me cachent encore par pure timidité.

8h47
Galvanisé par le passionnant débat auquel je viens d'assister, je rentre enfin chez moi, la tête pleine de rêves de liberté et quelques Molson Export dans l'estomac. Il y a une enveloppe dans ma boîte au lettre. C'est la clinique qui me confirme la date de rendez-vous pour ma vasectomie. Je m'affale sur le canapé du salon et jette un oeil sur le calendrier punaisé au mur, à côté de la TV.

Ciboire, Un an !

Un an que j'ai quitté sans regret le pays laxiste liberticide socialiste ultra-libéral qui m'a vu naître.

Un an que je gomme patiemment toutes les traces de ma francitude qui me font profondément honte et que l'arrivée au pouvoir de Monsieur Sarkozy me rend à peine plus tolérables.

Un an que je m'intègre avec enthousiasme dans cette incarnation de la perfection que représente pour moi la Nation Québécoise.

Le bilan serait complètement positif si deux êtres ne me ramenaient pas cruellement à mes origines. Car si j'ai réussi sans problème à purger mon carnet d'adresse de tous mes anciens amis français, je sais que je suis trop lâche pour exclure mes parents de ma vie.

Leur accent pointu me taillade les entrailles à chaque fois qu'ils me parlent sur Skype.

L'idée de devoir régulièrement leur rendre visite au pays des grèves et de l'antisémitisme me déprime complètement.

Heureusement, ils sont vieux. Ils devraient bientôt mourir.

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"Enfin, je dis ça pour vous..."

L'été dernier, j'ai enfin trouvé le temps de convertir mon permis de conduire français en son homologue québécois. Quelques semaines après mes démarches, j'ai reçu une lettre de la Société de l'assurance automobile du Québec m'enjoignant de passer une visite médicale obligatoire. Ayant informé le préposé chargé de mon dossier que je souffrais d'asthme chronique, je devais faire remplir un formulaire certifiant que la perte de visibilité engendrée par la projection de mucus sur le pare-brise intérieur de mon véhicule n'augmente pas le risque d'une collision malencontreuse avec un député du Parti Libéral.

Après trois mois de procrastination suivis des deux semaines d'attente traditionnellement requises pour rencontrer un généraliste au Québec, je me présentai un mercredi à ma clinique habituelle afin de procéder à la révision de mes organes vitaux. Retranchée derrière son comptoir, une blonde aussi aimable que le docteur House vérifia mon rendez-vous et m'invita mollement à m'asseoir. Mon élan pour m'exécuter fut immédiatement brisé par la constatation que la salle d'attente blindée de catarrheux n'offrait pas la moindre place où je puisse poser mon séant. Je restai donc debout au milieu de la salle pendant une bonne dizaine de minutes, jusqu'à ce qu'un employé compatissant me désigne une chaise libre dans la zone d'isolement de la clinique, entre un lépreux en phase répugnante et un directeur de société pétrolière.

J'eus à peine le temps de relire Guerre et Paix qu'une femme médecin d'une cinquantaine d'années à l'accent typiquement pas de chez nous m'invita à entrer dans son cabinet, ce que je fis avec discipline.

- Alors, Monsieur Ian, que peut-on faire pour vous aujourd'hui ? m'interrogea-t-elle selon l'immuable phrase rituelle de la clinique.
- J'ai reçu une lettre de la SAAQ me demandant un certificat médical pour conduire. Je pense que c'est parce que je fais de l'asthme.
- C'est la première fois que je vois quelqu'un qui doit faire une visite médicale pour ça, me dit-elle.
- Vous pensez que la SAAQ a fait une erreur ?
- Non, je pense que vous avez fait l'erreur de leur dire que vous faisiez de l'asthme.
- Vous voulez dire que les gens cachent cette information d'habitude ?
- Tout à fait !

Comme on pouvait s'y attendre, l'examen médical ne révéla aucun trouble particulier, hormis un rythme cardiaque légèrement supérieur à la normale, probablement dû à la nouvelle que cette visite non prise en charge par la RAMQ me coûterait la bagatelle de 40 $.

- Je vais écrire un commentaire sur le formulaire de la SAAQ précisant que votre asthme n'a absolument aucune incidence sur la conduite automobile, sinon, ils sont capables de vous demander une visite médicale tous les ans, m'expliqua la généraliste, accentuant ma tachycardie par cette funeste hypothèse.

Après être descendu de la balance qui m'apprit à ma grande joie que j'avais perdu 4 kg depuis ma dernière pesée en 2003, je profitai naïvement de l'occasion pour faire part de troubles qui me tarabustaient depuis quelques mois :

- En ce moment, j'ai régulièrement des douleurs ou des tensions dans les mains et les mâchoires. Vous pensez que ça peut être dû au fait que je travaille beaucoup sur ordinateur ?
- Oui, c'est tout à fait symptomatique. Vous utilisez des reposes-poignets et une bonne chaise ?
- J'ai des reposes-poignets, mais il faudrait sans doute que je m'achète une meilleure chaise.
- Vous êtes salarié ?
- Oui
- Si vous voulez, vous pouvez suivre un traitement de physiothérapie remboursé par la CSST. Ça vous intéresse ?

La question me prit un peu au dépourvu. J'ignorais que cet organisme, que je connaissais surtout pour ses films d'horreur, offrait ce genre de programme aux travailleurs. Partagé entre ma réticence à me lancer dans une aventure dont je n'avais pas analysé les différents paramètres et la certitude que je laisserais cette histoire traîner pendant des mois si je ne profitais pas de cette opportunité, je finis toutefois par accepter la proposition.

L'ambiance de la consultation se rafraîchit légèrement lorsque je m'aperçus que le médecin n'acceptait pas les règlements par carte de débit et que je ne disposais pas de suffisamment de monnaie pour payer les 40 $ requis. Dans un premier temps, elle fronça tellement les sourcils que je crus qu'elle allait appuyer sur un petit bouton sous son bureau pour appeler la milice armée de l'établissement. Mon visage d'ange sembla heureusement suffire à la convaincre de mon honnêteté.

- Ce n'est pas grave, me dit-elle, vous me paierez lorsque vous viendrez faire votre première séance de physiothérapie.

Elle me tendit le reçu qu'elle avait déjà rédigé et me conduisit au comptoir de l'accueil en m'expliquant qu'une employée allait s'occuper de moi dans un instant pour régler les détails administratifs de la CSST. Trente secondes plus tard (durée suffisante pour que l'exécrable blonde me demande avec exaspération de me décaler vers la gauche puisque ça serait sa collègue et non elle qui s'occuperait de moi), une jeune femme dont l'accent trahissait la provenance de la Sarkozie me demanda de la suivre dans son bureau afin de remplir les formulaires nécessaires à ma demande. Nous nous assîmes côte à côte devant un écran d'ordinateur et elle se tourna vers moi :

- Vous a-t-on expliqué comment fonctionne la CSST ?
- Pas vraiment, avouai-je.
- C'est simple. Vous allez pouvoir vous absenter de votre travail pour venir ici faire vos séances de physiothérapie tout en étant payé par votre employeur.
- Cela ne devrait pas être nécessaire. Je travaille à mi-temps.
- Ah, dans ce cas il faut que je me renseigne auprès de mon patron, répondit la jeune femme visiblement nouvelle avant de quitter la pièce.

Cinq minutes plus tard, elle revint s'asseoir à côté de moi.

- Ça ne pose pas de problème. Vous serez sous le régime des tâches légères au lieu d'être en arrêt de travail, me rassura-t-elle, comme si elle était convaincue que ces paroles puissent avoir le moindre sens pour moi. Je peux vous proposer un premier rendez-vous avec le physiothérapeute et l'ergothérapeute demain à 10h et 10h30. Cela vous convient ?
- Pas vraiment, répondis-je, j'ai un rendez-vous très important demain matin.

Le fait que je préfère respecter mes engagements professionnels au détriment d'une séance de massage rémunérée sembla particulièrement déstabiliser l'assistante.

- Le problème, fit-elle, c'est que vous devez prendre un rendez-vous tout de suite. Sinon, on va devoir utiliser la procédure classique et vous risquez d'attendre trois semaines avant que la CSST traite votre dossier. Enfin, je dis ça pour vous.
- Je suis désolé, mais je ne peux vraiment pas décommander. Je peux venir demain après-midi, par contre.
- Demain ? Attendez... non, ce n'est pas possible, déplora-t-elle après avoir consulté l'écran de son ordinateur. Un instant, il faut que j'aille voir mon patron pour qu'on trouve une solution.

Elle s'enfuit à nouveau consulter les instances supérieures et en revint avec un échantillon représentatif incarné par un grand mec à la carrure rectangulaire que surplombait une paire de lunettes agréée par le HEC.

- Bonjour, me dit-il, je vais vous expliquer comment la CSST fonctionne.

Sans se départir de ce ton pédagogique un brin condescendant qui fait le charme du milieu médical du Québec et d'ailleurs, le patron me répéta quasiment mot pour mot les explications de sa subalterne. Il enchaîna par un long laïus sur le fait que j'étais un patient parmi une centaine d'autres à faire une demande à la CSST et qu'il était primordial que je prenne un rendez-vous le plus tôt possible afin de ne pas me faire prendre ma place. Il s'assit ensuite devant l'écran de l'ordinateur et examina méticuleusement le planning de la clinique avec son assistante, égrenant les noms des physiothérapeutes susceptibles de me prendre en charge à telle ou telle heure. Tout espoir semblait perdu lorsqu'un éclair de génie parcourut subitement son visage sacerdotal :

- Vous pouvez revenir aujourd'hui à 17h ?
- Ça devrait être possible, répondis-je de peur de passer pour un emmerdeur bien que cela ne m'arrangeasse pas du tout.
- Très bien ! Triompha le maître des lieux. Et pour les séances des semaines suivantes, on peut vous proposer la plage de 10h à 11h.
- Hein ? Vous voulez dire que je vais devoir venir tous les jours pendant plusieurs semaines ?
- Ah bah oui ! C'est comme ça que ça marche.
- Mais je ne peux pas ! J'ai un travail !
- Vous pouvez vous faire payer vos séances par votre employeur.
- Je suis déjà à mi-temps. Ils ont besoin de moi ! Et je n'avais pas prévu de passer mon temps libre à faire cinq séances de physiothérapie par semaine !
- Ce sera seulement au début. On espacera les séances en fonction de votre évaluation.
- Mais comment pouvez-vous dire que j'aurai besoin d'une séance par jour avant même de m'avoir évalué ?
- C'est une question d'organisation, s'impatienta-t-il. On s'adaptera au fil du temps.

Un sentiment d'égarement extrême m'envahit brusquement. J'étais venu pour une simple visite médicale afin de remplir un formulaire administratif inutile, et je me retrouvais trente minutes plus tard à planifier un programme de ravalement physique intense comme si je venais d'insulter Chris Simon. Un vague parfum d'escroquerie flottait également dans l'air, et je commençais à me demander si cet acharnement à vouloir mon bien n'était pas animé par quelque basse motivation pécuniaire. Désemparé, je finis toutefois par accepter le programme, précisant que je ne pouvais faire des séances de physiothérapie qu'en fin d'après-midi.
- 14h, ça irait ? demanda le boss qui ne partageait apparemment pas ma conception de la fin d'après-midi.
- Non plus tard, dis-je
- 17h30 ?
- Euh... ouais, d'accord.
- Parfait ! exulta-t-il. Je vous laisse avec ma collègue pour les questions administratives.

La collègue sortit un formulaire et prit la voix de Dora l'exploratrice pour m'expliquer :

- Vous comprenez, pour vous, ça a l'air simple, mais pour nous, c'est beaucoup de travail d'organiser l'emploi du temps de tous les physiothérapeutes
- J'imagine
- Et puis ça vous permet au moins d'avoir des soins gratuits. Parce que bon, le système de santé ici...
- Je comprends. Mais vous savez, j'étais juste venu pour mon permis de conduire. Je n'avais pas prévu toutes ces démarches.
- Bon, on va remplir les papiers. Quel est votre numéro d'assuré social ?
- Ah désolé, je ne le connais pas par coeur.
- Vous n'auriez pas un papier administratif avec vous sur lequel le numéro serait inscrit ?
J'entrepris une fouille méthodique de mon sac où je trouvai pêle-mêle une barre de Toblerone, un appareil photo numérique, une facture de Bell, un carnet, un livre sur Drupal, un essai de Noam Chomsky, un Mac Book, un casque audio, un portefeuille et un stylo, mais pas la moindre trace de mon NAS.
- Bon, on verra plus tard. On va continuer. Quel est le nom de votre entreprise ?
- [bip !]
- Et son adresse ?
- On vient juste de déménager. Je ne m'en souviens pas.

L'assistante me dévisagea un court instant, comme si je venais de lui annoncer que je ne savais pas où j'habite.

- Euh, attendez, je vais me renseigner auprès de mon patron.

Elle quitta la pièce pour la troisième fois de notre entretien et revint à peine quelques minutes plus tard.

- Excusez-moi, mais on avait bien dit que l'on vous plaçait en travaux légers ? me demanda-t-elle.
- En fait, je crois que l'on va en rester là, cédai-je soudain.
- Pardon ?
- Je sais que vous essayez de faire de votre mieux pour m'aider, mais je sais aussi que la santé est une business. Je ne me sens pas à l'aise avec vos procédés. Depuis le début, j'ai l'impression qu'on essaye de me refourguer une assurance-vie.
- Écoutez, me répondit-elle sur le ton du gendarme magnanime éconduisant un péquenaud qui affirme avoir été enlevé par des extra-terrestres, les physiothérapeutes sont des gens comme vous et moi qui se lèvent le matin pour aller travailler.

Cette fausse candeur avec laquelle mon interlocutrice interpréta que je m'en prenais aux physiothérapeutes, alors que seules les méthodes commerciales de la clinique étaient visées, faillit avoir définitivement raison de ma patience. Je décidai néanmoins d'occulter cette négation de mes capacités intellectuelles et de continuer à me la jouer diplomate.

- Prenons les choses sous un autre angle. Je suis venu ici pour faire remplir un simple formulaire, et je me retrouve avec vous à planifier un traitement quotidien très contraignant. Je n'ai pas du tout réfléchi à la manière dont je souhaiterais organiser ça, et je n'ai aucune des informations ou des documents dont vous avez besoin pour ouvrir le dossier. Nous perdons tous les deux notre temps.
- C'est comme vous voulez, me répondit-elle sèchement. L'avantage pour vous est que c'était gratuit, mais vous êtes libre de le faire plus tard dans le privé et de payer.

Ma philanthropie était décidément mise à rude épreuve. La jeune femme essayait à présent de me convaincre que les pratiques d'une clinique consistant à extorquer de l'argent à la CSST en faisant de la vente forcée à ses clients était assimilable à un service public. La sagesse acquise grâce à vingt ans de retraite dans un monastère tibétain réussirent heureusement à me convaincre de justesse de lui répondre par la parole plutôt qu'avec mon poing dans sa gueule.

- Vous voulez dire que si je refuse maintenant de me lancer dans ce programme, plus jamais de ma vie je ne pourrai y prétendre ?
- Bah non, me répondit-elle avec dédain comme s'il s'agissait d'une évidence.
- Il n'y a aucun moyen que je reprenne plus tard un rendez-vous avec un médecin et que je recommence le processus de zéro ?

Cette simple question décontenança totalement l'assistante.

- Euh... ah si bien sûr, balbutia-t-elle. Mais vous comprenez, d'habitude, les gens sont pressés. Pour une personne comme vous, il y en a cent qui attendent.

Le silence de gène qui suivit me fit comprendre que j'avais gagné. L'assistante ayant épuisé tout son argumentaire, je pus enfin quitter le bureau, j'espérais à tout jamais.

- Alors, ça y est ? C'est bon ? me demanda le patron qui guettait le chaland derrière son comptoir lorsque je traversai la salle d'attente.
- En fait, j'ai décidé de prendre un nouveau rendez-vous plus tard car ce n'est pas vraiment le bon moment pour commencer le traitement, mentis-je.
- C'est comme vous voulez, répliqua-t-il. Vous savez, nous, on fait ça pour vous.

Après une brève salutation, je m'empressai de quitter le cabinet afin d'épargner au patron l'effort de me resservir l'argument du une personne pour cent ou du gratuit contre privé. Alors que je mettais mécaniquement mes mains dans mes poches en sortant du bâtiment, je retrouvai malheureusement le reçu que m'avait donné le médecin un heure auparavant pour la consultation que je n'avais toujours pas payée. Instantanément, un minuscule diablotin rouge affublé d'une crête et d'un blouson de cuir ainsi qu'un petit ange ridicule sorti d'une publicité pour les fromages Philadelphia apparurent de chaque côté de mon crâne.

- Laisse tomber, me dit le diablotin. Le temps qu'ils t'ont fait perdre mérite bien un petit dédommagement. En plus, comme tu as décidé de ne plus jamais remettre les pieds dans cette clinique et que tu as déjà un reçu, ils n'ont aucun moyen de te réclamer cette somme.
- Ne fait pas ça ! répliqua le petit ange. Le médecin n'avait peut-être pas conscience du bourbier dans lequel tu allais te retrouver. C'est uniquement elle qui sera pénalisée si tu fais le choix d'être malhonnête.

Fidèle à ma personnalité qui me condamne à passer des examens inutiles pour les permis de conduire et à payer la totalité des impôts que l'État juge nécessaire, je retirai finalement quelques billets au guichet automatique le plus proche. De retour à la clinique, je surpris le patron et l'assistante qui échangeaient des propos peu amènes dont je semblais être l'objet.

- Ah ! Vous tombez bien, me dit le patron. J'ai des documents à vous remettre.

Il se glissa dans son bureau et en ressortit avec deux enveloppes à la main.

- Il y en a une pour vous et une pour votre employeur. C'est la loi qui nous oblige à vous donner ça.

Je pris les enveloppes et me précipitai vers le médecin qui venait de prendre son manteau et s'apprêtait à partir.

- Je voudrais vous payer, lui dis-je.
- Euh, d'accord. Suivez-moi, me répondit-elle en m'invitant à entrer dans son cabinet, afin de procéder à l'obscène transaction à l'abri des regards.

J'obtempérai et sortis mon portefeuille.

- Ça a marché ? me demanda-t-elle en s'emparant de ma précieuse liasse.
- Pas vraiment. J'ai annulé. Ils voulaient que je fasse une séance de physiothérapie par jour et je n'ai vraiment pas le temps.
- Vous savez, ils n'ont pas à vous imposer des séances, me répondit-elle comme si elle était coutumière de ces excès. C'est vous qui choisissez. Vous aviez un reçu, je crois ?
- Oui, j'en ai déjà un, conclus-je avant de prendre enfin congé.

En sortant du cabinet, j'aperçus par une porte entrouverte une batterie de douze patients allongés sur des lits à un mètre de distance les uns des autres. Des physiothérapeutes s'affairaient à triturer leurs muscles et leur chair en veillant à ne pas donner de coups de coude à leur collègue de derrière, un peu comme dans un club de billard.

Mes mésaventures auraient pu s'arrêter ici si je n'avais eu l'idée saugrenue de vider ma vessie dans les toilettes du centre commercial avant de rentrer chez moi. Lorsque j'ouvris la porte d'un des cabinets qui n'étaient pas verrouillés, je découvris un individu avec le pantalon et le caleçon sur les chevilles, au moment précis où il se levait pour se rhabiller.

- Sorry ! Me dit-il avec les yeux écarquillés du petit faon surpris au sortir de sa forêt, attendant l'impact avec le Hummer.

Je claquai la porte avant de m'enfuir le plus loin et le plus rapidement possible.

Journée de merde.

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