auteurs du dimanche

Consternation

Voici le texte que j'ai lu pour ma cinquième participation au cabaret des auteurs du dimanche le 21 novembre sur le thème "Consternation".

Stéphanie commença son deuxième jour au camping du rivage vert avec une grande sensation d'inconfort. Elle s'était aperçue la veille qu'elle avait oublié son sac de vêtements, et Cécile l'avait invitée à se servir parmi les multiples affaires qu'elle avait achetées juste avant leur départ. Bien qu'elle se soit d'abord trouvée chanceuse de passer son week-end de la Saint-Jean avec une amie accro au magasinage, Stéphanie regretta bien vite de devoir porter un haut trop serré et une jupe pas assez longue qui n'étaient adaptés ni à sa personnalité, ni au camping dans les bois.
Elle retrouva toutefois une partie de sa bonne humeur au moment du dîner lorsqu'un homme à la vingtaine avancée vint à sa rencontre pour lui demander un ouvre-boîte. Au bout de quelques minutes de discussions, elle était déjà complètement sous le charme de ce campeur mal rasé et aux vêtements élimés qui lui donnaient un style nonchalant et vaguement rebelle qu'elle avait toujours trouvé irrésistibles. Ne voulant pas laisser partir un si beau spécimen sans avoir la chance de l'épingler plus tard à son tableau de chasse, elle proposa que lui et ses chums se joignent à elle pour la randonnée qu'elle avait prévue de faire avec Cécile. Ce qu'il accepta.
Tandis qu'elle marchait sur les chemins dans les bois qui lui faisaient regretter le temps ou elle vivait avec ses parents à la campagne, Stéphanie passa toute la promenade à discuter avec Marc. Elle fut étonnée de tomber d'accord avec lui sur des sujets aussi peu consensuels que la suprématie de Guns and Roses, la corruption révoltante des politiciens et le bien-être que procuraient quelques jours de vacances. Alors que son désir d'indépendance l'avait toujours amenée à vivre des relations courtes, elle se prenait à rêver d'avoir avec cet homme une relation sérieuse d'au moins trois semaines. Peut-être davantage.
Tout le monde se retrouva le soir pour un gros party, tellement alcoolisé que Stéphanie craignit de ne plus pouvoir rien faire si elle buvait un verre de plus. Elle s'esquiva donc discrètement avec Marc et ils entrèrent dans une tente que les chums de ce dernier avaient pris soin de ne pas occuper afin de leur laisser un peu d'intimité. L'amour qu'ils firent ensemble lui parut comme un merveilleux moment de plaisir, d'échange et de respect mutuel.
Le lendemain matin, ils échangèrent leur numéro de téléphone comme des adolescents à la fin d'un camp de vacances, se promettant de se revoir dès que possible à Montréal où ils habitaient tous les deux.

***

Marc commença son sixième jour au camping du rivage vert avec une grande sensation d'inconfort. Suite à un pari stupide avec sa gang, il avait arrêté de se raser depuis le début de son séjour. En plus de lui donner une apparence qu'il jugeait particulièrement déplaisante, cette idée ridicule lui causait de nombreuses démangeaisons aux joues et au menton, la peau de son visage étant d'habitude totalement glabre et gommée avec soin.
Il retrouva toutefois une partie de sa bonne humeur peu avant le dîner. En allant chercher du bois, il découvrit en effet que deux charmantes demoiselles s'étaient installées à deux pas de l'emplacement qu'il partageait avec ses amis. Il fut particulièrement séduit par la plus coquettes des deux. Celle qui prenait tellement bien soin d'elle qu'elle trouvait le moyen d'aller camper avec un chandail moulant et une mini-jupe. La vie en plein air ne la dissuadait même pas de porter de la lingerie sexy, comme il avait pu le constater lorsqu'elle s'était baissée pour replanter un piquet.
Après avoir annoncé la bonne nouvelle à ses amis qui ne manquèrent pas de le niaiser sur ses chances réduites de séduire qui que ce soit dans son état, il repartit à la rencontre des filles en prenant comme prétexte qu'il avait besoin d'un ouvre-boîte. Habitué à prendre l'initiative dans toutes les relations qu'il entreprenait, il fut certes déstabilisé lorsque Stéphanie l'invita en randonnée, mais il attribua cette attitude à son charme naturel qui transparaissait malgré son allure de pouilleux.
Tandis qu'il marchait sur le chemin qui serpentait au sein de la forêt et qui l'amenait à se languir de sa XBox 360, Marc parla énormément avec Stéphanie en se disant que c'était vraiment le genre de fille avec qui il aimerait bien se caser. Sa manière charmante de s'exprimer, ses rires d'enfant et le fait qu'ils soient tous les deux sagittaire ascendant verseau l'avaient définitivement convaincu qu'elle était la femme de sa vie.
Après un party suffisamment alcoolisé pour que Marc oublie que les filles bien ne couchent jamais le premier soir, il s'esquiva discrètement avec sa conquête pour lui faire l'amour dans une des tentes qui par chance n'était pas encore occupée par un de ses chums ivre mort.
Le lendemain matin, il s'échangèrent leur numéro de téléphone comme des adolescents à la fin d'un camp de vacances, se promettant de se revoir dès que possible à Montréal où ils habitaient tous les deux.

***

Assise à la table d'un restaurant du centre-ville de Montréal, Stéphanie ne comprit pas tout de suite pourquoi un homme aux grosses lunettes noires et tout de blanc vêtu homologué Dolce & Gabbana venait de s'asseoir à sa table en face d'elle avec un petit sourire crispé. De son côté, Marc avait failli faire marche arrière quand il s'était aperçu que la magnifique poupée avec laquelle il s'était accouplé une semaine plus tôt était désormais vêtue de vieux jeans à moitié troué et d'un chandail arborant la citation "le féminisme n'a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours".
Après un début de souper très laborieux au cours duquel les deux convives eurent un mal fou à échanger des phrases de plus de cinq mots : "ça va ?" ,"oui, et toi ?", "ça va...", "et sinon, euh... ça va ?"... L'alcool joua à nouveau son rôle de désinhibiteur, et les langues se délièrent. Cela permit à Stéphanie d'entendre avec effarement son amant d'une nuit exposer sa vision stéréotypée du bonheur, imaginant sa femme s'occuper de son fils et ses deux filles qu'il appellerait Cédryc, avec un y, Célyne, avec un y, et Mary-Lyne, avec deux y, tandis qu'il gagnerait valeureusement l'argent nécessaire pour payer l'hypothèque de leur maison à Laval. Marc eu quant à lui beaucoup de mal à supporter Stéphanie qui s'épanchait sur tous les problèmes du monde et lui parlait avec conviction des actions puériles qu'elle menait contre les inégalités sociales, le réchauffement climatique et les organismes génétiquement modifiés. Il avait beau chercher, il n'arrivait pas à comprendre comment il avait pu s'intéresser ne serait-ce qu'une seconde à cette espèce de hippie frustrée. De son côté, Stéphanie regrettait amèrement d'avoir perdu son temps avec ce macho prétentieux aux effluves Jean-Paul-Gauthiesques.
La fin du repas faillit dégénérer lorsqu'ils se disputèrent sur la pertinence de séparer la facture. Après une bise aussi fougueuse qu'une poignée de main entre Jean Charest et Amir Khadir, ils se quittèrent sans grande phrase ni dernier verre, s'assurant mutuellement et du bout des lèvres qu'ils se rappelleraient un jour.

Mandibule

Voici le texte que j'ai lu pour ma quatrième participation au cabaret des auteurs du dimanche le 7 novembre sur le thème"Mandibule".

La tête de l'emploi

Cela faisait maintenant plus de trois quarts d'heure que Thierry Legendre patientait dans le luxueux hall d'accueil de la société Medogavix inc. Assis sur une chaise inconfortable à côté d'une pile de magazines de management, il essayait tant bien que mal de lire l'un d'entre eux dans l'espoir d'oublier conjointement le stress causé par sa visite et la voix de Ginette Reno que diffusaient les hauts-parleurs.

Son étude d'un passionnant article sur les manières de travailler soixante-dix heures par semaine tout en gardant un beau teint et une vie sociale fut soudain interrompue par une assistante qui s'adressait à lui.

- Monsieur Dumas accepte de vous parler, mais pas plus de quinze minutes. Il a un emploi du temps très chargé aujourd'hui.

Thierry la suivit dans un long couloir aux murs parsemés d'affiches de motivation du personnel, dont les messages lui rappelaient les Powerpoint de faux conseils du Dalaï Lama que sa belle soeur lui envoyait régulièrement par courriel. Il entra dans le bureau du directeur des ressources humaines qui l'accueillit chaleureusement.

- Bonjour, Monsieur Legendre ! Prenez un siège. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

Encouragé par le ton amical de son interlocuteur, Thierry entra dans le vif du sujet.

- Je viens d'apprendre que vous refusiez ma candidature pour le poste d'assistant marketing, et j'avoue que je suis très surpris. Les nombreux entretiens et tests que vous m'avez fait passer semblaient pourtant très positifs. Est-ce que vous avez trouvé quelqu'un dont les compétences correspondaient mieux au poste ?

Le directeur prit une longue pause avant de répondre, comme s'il s'apprêtait à révéler à un enfant que le Père Noël, c'est Walmart.

- Non, nous n'avons encore trouvé personne. Et je vous rassure, vos compétences ne sont pas du tout en cause. Pour être sincère, c'est plutôt un problème de mandibule.

- Un problème de quoi ? répondit Thierry, pensant avoir mal compris le dernier mot.

- De mandibule, répéta le directeur. Votre mâchoire inférieure, si vous préférez. Je vais vous lire quelque chose. Vous allez comprendre.

Le directeur sortit de son tiroir un dossier sur lequel on pouvait lire "Thierry Legendre". Il en retira une feuille intitulée "Analyse morphopsychologique" et en lut un extrait à haute voix :

"L'examen attentif du visage de Monsieur Legendre permet de déceler un écart important entre les deux angles de la mandibule ainsi qu'une bonne épaisseur du corps mandibulaire, signes appréciables d'une force de caractère et d'une grande résistance à la pression. Ladite mandibule présente en revanche une protubérance mentonnière très peu prononcée, ce qui témoigne d'un profond manque d'initiative. Ce trait s'avère totalement incompatible avec l'autonomie requise pour le poste d'assistant marketing auquel applique le candidat."

Thierry fut tellement stupéfait par ce qu'il venait d'entendre qu'il sentit sa mandibule à deux doigts de se décrocher.

- Vous êtes en train de me dire que vous me refusez ce poste parce que j'ai un petit menton ? Mais c'est du délire !

- Ce n'est pas du délire, mais de la science, répliqua le directeur en essayant d'apaiser le candidat malchanceux. Nous sommes une des plus grosses compagnies pharmaceutiques du pays. La vie de dizaines de milliers de personnes dépend de nous. Il est naturel que nous fassions appel à de nombreux spécialistes pour nous assurer des aptitudes d'un candidat. Par exemple, notre morphopsychologue...

Thierry l'interrompit, excédé.

- Votre morphomachin pense qu'il faut avoir un grand menton pour pouvoir faire du marketing ! Mais c'est pas de la science ça ! C'est de la discrimination physique !

- Tout de suite les grands mots ! Si nous vous disions que votre menton était trop petit, ce serait effectivement de la discrimination, mais ce n'est pas le cas. La taille de votre menton n'est qu'une conséquence négligeable d'une mandibule inadaptée aux exigences de la fonction d'assistant marketing !

Le candidat perdit définitivement son calme.

- Non mais je rêve ! Vous auriez aussi pu me faire mon thème astral tant que vous y étiez...

- En effet, c'est la procédure habituelle, mais notre astrologue était en vacances en Floride.

L'absurdité de la conversation était devenue totalement insoutenable pour Thierry. Il se leva d'un bond et quitta nerveusement la pièce avec un air complètement déboussolé. Arrivé dans le couloir, il poussa par erreur une porte qu'il pensait être la sortie et sur laquelle était écrit "Planification financière". À l'intérieur il aperçut une demi-douzaine d'employés qui brûlaient de l'encens, assis en rond autour d'une statue d'une déesse de la fécondité. Il se retourna et s'enfuit en sacrant.

Assis devant son bureau, imperturbable, le directeur des ressources humaines reposa le rapport du morphopsychologue dans son dossier, qu'il rangea méticuleusement dans la déchiqueteuse. Au même moment, l'auteur de cette expertise entra dans la pièce en s'excusant.

- Désolé pour le retard. Ma réunion avec la voyante et le magnétiseur a été plus longue que prévue. J'ai cru croiser un de nos anciens candidats. Vous l'avez embauché, finalement ?

- Oh non, il voulait juste savoir pourquoi on ne l'avait pas pris. Ce sont toujours des moments délicats.

Le morphopsychologue poussa un long soupir désolé tout en s'asseyant à son tour devant le bureau.

- Vous avez bien fait, lui dit-il d'un ton réconfortant. Vous savez, ça a été une décision difficile de rejeter ce candidat. S'il n'y avait pas eu ce problème de mandibule, on vous l'aurait recommandé sans hésiter. C'est dommage. Avec de telles oreilles, il aurait pu beaucoup apporter à l'entreprise.

Ostentatoire

Voici le texte que j'ai lu pour ma troisième participation au cabaret des auteurs du dimanche le 23 mai dernier. Vous pouvez exceptionnellement profiter de ma voix tremblante grace à un enregistrement de mon ami Michael.

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Je ne pense pas être quelqu'un de spécialement intolérant. J'ai juste beaucoup de misère à supporter que des personnes affichent avec ostentation des valeurs différentes des miennes. Par exemple, comment accepter qu'en 2010, dans une démocratie occidentale, des milliers de femmes s'accrochent à une tradition désuète en cachant presque totalement leur visage derrière des lunettes de mouche ?

J'admets que voter une loi pour interdire ce genre d'accessoire dans les lieux publics serait un peu extrémiste, et même injuste si elle ne s'appliquait pas également aux piercing dans le nez et à la coupe Longueuil. Il me semble en revanche que les pouvoirs publics devraient se pencher sur le fait que de plus en plus de personnes résument leur vie à deux objectifs : se distinguer de la masse et monopoliser l'attention de leurs contemporains. Les médias ont une grande responsabilité dans cette préoccupation double. Entre les publicités qui nous expliquent comment être unique en achetant la même voiture que 40 000 autres caves et les émissions de télé-réalité qui nous montrent qu'on peut devenir célèbre en chantant faux, les incitations à se démarquer sont nombreuses.

Seulement voilà, pour les nombreux malheureux qui n'ont ni le talent, ni un visage télégénique, ni les tripes de dessouder une octogénaire, les occasions de s'affirmer sont plus restreintes. Alors ils utilisent les stratagèmes qu'ils ont à leur disposition : ils se mettent à jouer au golf, ils deviennent bouddhistes ou ils ouvrent un compte Twitter. Les plus chanceux finissent chroniqueurs au Journal de Montréal.

Il y a des gens qui tentent d'épater le monde avec des choses vraiment bizarres. Juste après les attentats du 11 septembre, j'ai commencé à sortir avec une fille qui voulait me convaincre qu'elle avait échappé à la mort juste parce qu'elle avait pris l'avion ce jour là. Il ne se passait pas un jour sans qu'elle me répète "t'imagines que si j'avais pris American Airlines au lieu de Air Canada, si j'étais partie de Boston au lieu de Montréal, et j'étais allée à Los Angeles au lieu de Paris, j'aurais pu y passer !" Il y a un mois, je me suis tanné. Je lui ai répondu "T'imagines que si t'étais actrice au lieu de vendeuse, célèbre au lieu d'inconnue, et belle au lieu de laide, je coucherais avec Scarlett Johansson ?". C'est sorti vraiment tout seul, j'avoue que c'est pas mon meilleur souvenir de rupture.

Tant qu'on parle de vedette, je ne supporte pas les gens qui tentent de frimer en glissant dans la conversation qu'elles fréquentent des célébrités. J'en parlais encore hier avec Céline et René. Certaines personnes ont l'impression qu'en côtoyant des stars, elles deviennent un peu des stars elles-mêmes. C'est comme si je pensais être capable de changer un joint parce que j'ai pris une bière avec mon plombier. J'ai un collègue insupportable qui passait son temps à me répéter qu'il connaissait très bien un acteur de la TV. Heureusement, depuis un an, il en parle beaucoup moins, de Jean-François Harrisson.

Même quand il s'agit de leur propre décès, certaines personnes ne peuvent s'empêcher de faire dans le tape à l'oeil. Sur Internet, j'ai appris qu'un homme vivait une histoire tellement passionnelle avec sa Ferrari qu'il a demandé à ce qu'on lui sculpte la même en marbre pour décorer sa tombe. Malheureusement, après sa mort, il avait tellement dépensé d'argent dans sa voiture qu'il n'en restait plus assez pour la sculpture. C'est quand même poche de passer la fin de sa vie au volant d'une Ferrari et l'éternité en dessous d'une Smart en plâtre.

Les gens qui cherchent trop à attirer l'attention m'ont toujours profondément agacé. Pendant un moment, j'ai même envisagé de créer l'Association de lutte acharnée contre l'ostentation nuisible, mais j'ai dû abandonner l'idée. D'abord, parce que si on prenait les initiales, ça donnait "ALACON". Ensuite parce que j'ai réalisé que pour être conforme à ses principes de discrétion, cette structure devrait avoir un discours le plus anodin possible, reposer sur des militants ordinaires, avoir un chef banal et sans charisme. J'ai eu trop peur que le Parti Libéral du Canada me poursuive pour plagiat.

D'ailleurs, je ne suis pas sûr qu'un tel combat ait une chance d'aboutir. Il existe tellement de méthodes pathétiques pour attirer l'attention sur sa petite personne. Fumer des gros cigares pour montrer au monde qu'on est riche, proposer le mot "Ostentatoire" aux Auteurs du dimanche pour montrer qu'on a du vocabulaire, écrire un texte sur ce même mot pour montrer qu'on est capable de relever le défi. Je conclurai donc mon discours par cet aphorisme attribué au roi Salomon : "Vanité des vanités, tout est vanité... mais as-tu vu mon nouvel iPhone ?"

Cynégétique

Voici le second texte que j'ai lu il y a quelques jours pour le Cabaret des auteurs du dimanche. Je serai présent à la prochaine édition pour présenter un texte sur le thème "Ostentatoire" le 23 mai.

Un vent glacial se faufilait entre les branches de la pourvoirie du castor farouche. Cela faisait plus d'une demi-heure que j'errais dans le bois à la recherche d'un lièvre que j'avais blessé. Je commençais sérieusement à perdre patience. En dépit des traces de sang toutes fraîches et de mes talents de pistage, je ne parvenais pas à retrouver l'animal, comme s'il s'était totalement volatilisé.

J'allais abandonner lorsqu'un buisson se mit à bouger à quelques mètres de moi. Je me mis instantanément à l'affût, prêt à donner le coup de grâce. En voyant la tête d'André sortir des branchages, je m'aperçus toutefois de ma méprise, juste à temps pour éviter un fâcheux accident.


- Tiens ? Salut !
- Salut !

Je connaissais André pour l'avoir croisé deux ou trois fois dans la forêt. Bien que nous partagions la même passion pour la chasse, j'avais tendance à l'éviter en raison de nos conceptions divergentes de la cynégétique. Alors que celui-ci avait pour habitude de traquer le gibier en compagnie d'une dizaine d'amis ou de membres de sa famille, j'étais plutôt du genre solitaire, préférant compter sur mes talents que sur le nombre pour arriver à mes fins. Malgré ce désaccord et mon manque de sociabilité, j'essayai d'entamer la conversation.

- Comment ça se fait que tu sois pas avec tes chums ? Tu changes de technique ?
- C'est une longue histoire
grogna André, visiblement agacé.

Le silence de gène qui s'ensuivit fut interrompu par la voix d'un promeneur que nous ne connaissions que trop bien.

- Salut les gars ! Alors on a déjà commencé le carnage ?
- Oh non ! Pas le végétarien !
soupirai-je à l'unisson avec André.

L'intrus nous rejoignit de sa démarche pataude avant de poursuivre ses sarcasmes :

- Ça va ? C'est pas trop fatigant d'affronter des adversaires dix fois plus faibles que vous ?

La perte de mon lièvre m'avait mis de trop mauvaise humeur pour que je reste patient. J'explosai :

- Écoute, Roger. Je le connais par coeur, ton petit discours sur la défense des animaux. À t'entendre, on devrait bouffer que des noix, des fruits ou des écorces d'arbres. Mais c'est facile pour toi : t'es un porc-épic ! André et moi, on a pas les même besoins !

Roger ne se laissa pas démonter par mon argumentation :

- Et toi, l'ours, t'es pas censé être omnivore ? Franchement, tu me feras pas croire que quand t'attrapes un saumon ou un lapin, c'est autre chose que de la gourmandise ! C'est pas comme si t'étais un loup.
- Ah non ! Laissez-moi en dehors de vos chicanes, s'il vous plaît
répliqua André en montrant les crocs.

Soucieux de ne pas laisser le dernier mot à un maudit rongeur, je repris le fil de mon discours.

- D'abord, je ne m'en prends pas qu'à des petits animaux. J'ai déjà attaqué un orignal.
- Ta mauvaise foi me hérisse
rétorqua Roger.
- Et ma patte dans ta gueule ?
- Ben vas-y ! Ça t'irait tellement bien un piercing !

Un long gémissement plaintif interrompit notre dialogue. Nos yeux se braquèrent simultanément dans la même direction.

- Euh... Ça va André ? demandai-je.
- Pas vraiment, non. Je viens de me faire exclure de ma meute.
- Hein ? Mais pourquoi ?
- Ils se sont tannés que je sois aussi nul à la chasse. Tout ça c'est à cause de mon mauvais odorat.
- Ton mauvais odorat ? Mais depuis quand ?
- Depuis toujours. Déjà quand j'étais louveteau, j'ai tenté de téter un raton laveur que j'avais pris pour ma mère.

Roger fut soudain pris d'une crise de fou-rire que je trouvais très déplacée vu la situation. Je m'apprêtais à intervenir mais André m'en dissuada.

- Laisse-le, il a raison. Je me sens tellement ridicule ! La seule chose que j'aie réussi à attraper depuis hier, c'est un lièvre qui avait déjà été blessé par un ours.
- Tabarnak !
- Quoi ?
- C'est toi qui a bouffé mon lièvre ?
demandais-je incrédule.
- Ah ? C'était le tiens, je suis désolé, il y avait pas ton nom écrit dessus.

J'étais à deux griffes de m'énerver mais les yeux de chien battu d'André me firent perdre mes moyens. Il n'y a rien de plus désarmant qu'un loup en dépression. J'attendis que Roger se calme un peu et tentai de changer de sujet de conversation.

- À propos, Roger, hier, j'ai croisé ton amie Josiane, la marmotte.
- Ah bon ? Elle allait bien ?
- Pas vraiment, apparemment, c'était pas son jour.
- Tu l'as pas bouffée au moins ?
- Quand même pas, je ne m'attaque pas à des proies aussi faciles !

Je compris immédiatement que j'avais gaffé lorsqu'André poussa à nouveau un gémissement déchirant. Ça devenait si pathétique que je tentai de lui remonter le moral.

- Écoute, mon chum, faut pas rester comme ça. Montre-moi que t'es un loup.
- Ouhhhhhh !
sanglota-t-il.
- Bon dieu, André, secoue-toi ! On est des tueurs ! Tout le bois nous craint ! Les autres animaux arrêtent de respirer quand ils nous entendent. On est les empereurs de la forêt, ostie !

André releva la tête. Malgré son air triste, il semblait reprendre un peu de poil de la bête.

- Les empereurs de la forêt, tu penses ?
- Mais oui ! Les rois de la jungle, même !
- De la quoi ?
- Laisse tomber. Allez, montre-moi que tu as des tripes. Fais-moi un beau cri de prédateur.

André s'assit et poussa un long hurlement lugubre propre à glacer d'effroi le moindre mammifère. Comme pour lui répondre, les premiers rayons du soleil s'immiscèrent entre les arbres.

- Ça va mieux ? Demandai-je.
- Oui, répondit André.

Un bruit de détonation nous fit tout à coup sursauter.

- C'est quoi, ça ?
- Des humains, je pense.
- Tassons-nous !

Nous nous enfuîmes précipitamment chacun de notre côté, laissant seul Roger qui ne semblait pas paniquer le moins du monde. Alors que je courrais pour rejoindre ma tanière, je l'entendis qui criait au loin :

- Ah, ils sont beaux, les empereurs de la forêt !

Un homme neuf

Vous trouverez ci-dessous la nouvelle que j'ai écrite sur le thème "Neuf" pour ma première participation au Cabaret des auteurs du dimanche. J'ai trouvé cette expérience très stimulante. L'accueil du public, des autres auteurs et des organisatrices a été tellement chaleureux que j'ai presque pardonné à ces dernières la perversion de faire passer les nouveaux en premier. C'est donc avec enthousiasme que je participerai à la prochaine édition qui se déroulera le 9 mai à 20h au Verre Bouteille sur le thème "Cynégétique" (moi non plus, je ne savais pas que ce mot existait).

Je ne sais pas si vous serez d'accord avec moi, mais j'ai l'impression que pour l'esprit humain, ce qui est neuf est presque toujours perçu comme quelque chose de positif : un condo neuf, un char neuf, un soixante-neuf, etc. Bien sûr, il y a des exceptions comme le budget tout neuf du gouvernement Charest, mais elles restent quand même assez rares.

Il y a quelques temps, j'ai pourtant eu la preuve irréfutable que ce qui est neuf pouvait être vraiment nuisible. Tout a commencé par un rendez-vous dans un bar du Plateau Mont Royal avec mon cheum Herbert que je connais depuis le secondaire. Ça faisait plusieurs mois qu'on ne s'était pas vus. J'avais au minimum un quart d'heure de retard, mais je ne me pressais pas vraiment. Fan de comics américains depuis sa naissance, Herbert refusait de se séparer de sa vieille montre Batman qui retardait régulièrement. Il arrivait donc aux rendez-vous en moyenne trente minutes après l'heure prévue.

Quand je suis entré dans le bar, j'ai vécu deux chocs successifs. Le premier était de voir Herbert déjà installé à une table près de l'entrée, qui entamait sa deuxième pinte, ce qui, connaissant son débit, correspondait à une attente d'environ un quart d'heure. Le second choc était qu'il arborait au poignet une magnifique montre suisse dont la précision est légendaire.

J'ai commandé la même bière que Herbert et j'ai désigné son poignet :

- Qu'est-ce qui est arrivé à ton ancienne montre ? Elle est partie rejoindre Robin ?
- Très drôle, m'a-t-il répondu. C'est ma nouvelle blonde qui m'a offert celle-ci.
- Ta nouvelle blonde ?
- Oui. Elle s'appelle Lucrèce, ça fait un mois qu'on est ensemble.
- Waow ! Il faudrait vraiment que tu me la présentes ! lui ai-je répondu, brûlant de savoir à quoi ressemblait cette fille qui avait réussi à briser 15 ans d'obstination en si peu de temps.

Nous avons passé une bonne partie de la soirée a parler de sa nouvelle relation. Il m'a expliqué que depuis qu'il était avec Lucrèce, il s'était complètement transformé. Elle avait fait littéralement de lui un homme neuf. En l'écoutant parler, je me rendais compte qu'il avait effectivement beaucoup changé depuis la dernière fois que je l'avais vu. Il s'exprimait avec un nouveau ton, bien plus assuré, avait une foule de nouveaux projets, et une nouvelle énergie qui lui permettrait sans doute de les réaliser. Nous nous sommes quittés l'esprit embrumé par de nouveaux cocktails qu'il avait voulu essayer à tout prix, nous promettant de nous voir plus souvent.

Les semaines suivantes se sont déroulées sous le signe de la nouveauté. Herbert a adopté une nouvelle apparence, troquant ses jeans et ses vieux chandails contre des complets élégants, demandant même au coiffeur de lui faire une coupe de cheveux à la mode. À chaque fois que l'on se voyait, il me parlait avec enthousiasme du nouvel appartement dans lequel il comptait emménager avec sa blonde, de ses nouveaux amis qu'elle lui avait présentés et des vacances qu'ils allaient bientôt prendre ensemble, à Terre-Neuve. Dans ses moments les plus optimistes, il s'imaginait même se promener avec elle en poussant un carrosse occupé par un bébé tout neuf.

Au départ, j'étais vraiment content pour Herbert, mais les nouveaux détails qui apparaissaient chaque jour me mettaient de plus en plus mal à l'aise. Par exemple, Lucrèce trouvait à chaque fois un nouveau prétexte pour ne pas me rencontrer. Plusieurs mois après avoir entendu parler d'elle, je n'avais toujours pas vu la nouvelle conquête de mon ami. Malgré l'achat de nouvelles lunettes, ce dernier avait par ailleurs une vision du monde de plus en plus étriquée. Son nouveau but dans la vie était d'accumuler de nouveaux revenus et d'acquérir de nouvelles responsabilités. Pire, la nouvelle hygiène de vie qu'il s'imposait lui interdisait l'alcool. Les rares fois où l'on se voyait désormais, c'était pour boire des cappuccinos dans un nouveau café qui venait d'ouvrir juste en bas de chez lui.

Le plus dur à supporter était toutefois ses nouveaux sujets de conversation. Alors que nous avions l'habitude de nous remémorer nos vieilles beuveries avec une nostalgie d'anciens combattants, Herbert était devenu intarissable sur des sujets aussi peu passionnants que les vertus du néo-libéralisme ou la nouvelle stratégie du parti conservateur. C'est au cours d'un de ses monologues que j'ai fini par lâcher ce que j'avais sur le coeur :

- Tu sais Herbert, je crois que tu avais raison quand tu disais que Lucrèce avait fait de toi un homme neuf. En fait, tu es tellement neuf que je ne te reconnais plus l'ami que j'avais.

Visiblement très vexé, il s'est levé de la table sans dire un mot. Il est allé payer nos cappuccinos au comptoir en ouvrant ostensiblement son nouveau portefeuille, puis il est sorti sans se retourner.

Après plusieurs jours sans que ni l'un ni l'autre ne donne de nouvelles, je me suis décidé à faire le premier pas. Au téléphone, j'ai failli ne pas le reconnaître à cause de sa nouvelle voix. Par souci du compromis, je lui ai proposé qu'on se retrouve à 19h dans un bar qui servait des cocktails avec et sans alcool. Il a laissé un court silence, comme s'il hésitait à me dire quelque chose, puis a finalement accepté de venir.

Fin #1:

Après avoir patienté dans le bar pendant trois quarts d'heure, j'ai compris que Herbert ne viendrait pas. J'ai marché jusqu'au métro en ruminant les derniers évènements dans ma tête. J'en suis arrivé à la conclusion que la blonde d'Herbert venait certainement de lui offrir un nouveau cellulaire. Le genre d'appareil ultra-moderne avec lequel on ne peut pas téléphoner à ses vieux amis ni recevoir leurs appels. Sur le quai de la ligne orange, il y avait une nouvelle affiche publicitaire : "Place aux idées neuves !". J'ai sorti un vieux briquet de ma poche et j'y ai mis le feu.

Fin #2:

Après avoir patienté dans le bar pendant trois quarts d'heure, j'ai compris que Herbert ne viendrait pas. Au moment où j'allais partir, je l'ai vu entrer calmement dans l'établissement, comme si de rien n'était. La montre Batman qu'il portait au poignet indiquait 19h pile. Il a vu ma pinte de bière, a commandé la même chose et s'est assis à ma table. Il portait de vieux jeans, un vieux chandail, ses vieilles lunettes, et il ne s'était pas peigné. Ne sachant pas trop quoi dire, j'ai demandé :

- Rien de neuf aujourd'hui ?
- Si, a-t-il répondu avec un sourire. J'ai une nouvelle blonde.

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